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« En matière de transition écologique, l’inaction n’est plus une option ! »

Date de publication : 13/03/2026

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Sylvain Waserman

La crise qui a récemment éclaté au Moyen-Orient souligne, une fois de plus, la dépendance d’un pays comme le nôtre aux énergies fossiles et son exposition aux variations incontrôlables des prix du gaz et du pétrole. Initier une transition écologique est une des voies à suivre pour réduire cette exposition et renforcer notre souveraineté, nous rappelle Sylvain Waserman, le président de l’ADEME.

L’ADEME, que vous présidez, a été créée il y a plus de 30 ans. Si la plupart des Français connaissent son existence, tous n’ont pas une idée précise de ses missions. Pouvez-vous nous les rappeler ?

L’ADEME remplit deux fonctions principales. Une fonction d’expertise et une fonction d’investissement pour le compte de l’État. Des investissements destinés à soutenir la transition écologique et, par la même occasion, à renforcer la souveraineté de notre pays. On l’oublie souvent, mais 60 % de l’énergie que l’on consomme est, encore aujourd’hui, d’origine fossile et importée. Agir pour réduire la part du pétrole et du gaz dans notre fonctionnement nous permet donc, outre d’atténuer notre empreinte carbone, de reprendre le contrôle de l’énergie que nous consommons. Et cette logique s’applique également aux autres matières premières. Lorsque l’on est dans un modèle linéaire où l’on extrait, produit, achète, consomme et jette, on est plus dépendant des autres que si on recycle, réemploie et répare. Raison pour laquelle l’ADEME promeut activement l’économie circulaire.

De quels moyens humains et financiers dispose votre agence pour remplir ses missions ?

L’ADEME emploie un millier de personnes, dont 600 ingénieurs présents sur le terrain, un peu partout en France. D’un point de vue financier, nous opérons, pour le compte de l’État, 2,8 milliards d’euros par an, dont plus de 90 % sont distribués sous la forme d’aides. Ce sont des moyens très importants, à la hauteur des enjeux de décarbonation de notre économie et, plus largement, de notre société.

Vous parlez de moyens importants. L’État n’en fait-il pas trop sur la transition écologique ?

Nous vivons en démocratie, il revient donc à nos représentants, à nos élus, de répondre à cette question. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est qu’en matière de transition écologique, l’inaction n’est plus une option. Aujourd’hui, si la structure que vous dirigez, qu’il s’agisse d’une entreprise, d’une collectivité ou d’un établissement de l’économie sociale et solidaire (ESS), est fortement carbonée, elle est en risque car elle dépend des approvisionnements en énergies fossiles. Des énergies fossiles dont les conditions d’accès et les prix restent très dépendants des changements géopolitiques qui sont légion ces derniers temps. Les incidences de l’attaque russe sur l’Ukraine nous l’ont démontré, comme plus récemment celles de l’intervention américaine en Iran.

Donc, à chaque fois que l’ADEME intervient pour décarboner une entreprise ou une association, ou qu’elle accompagne la création d’un réseau de chaleur, elle contribue à réduire l’exposition de ces entités et celle de leurs clients ou de leurs bénéficiaires aux variations incontrôlables des prix du gaz, du pétrole ou du fioul. Cet accompagnement a un coût, mais il est bien plus faible que, par exemple, les 40 milliards d’euros du bouclier tarifaire mis en place, en urgence, par nos pouvoirs publics en 2022 pour endiguer l’explosion internationale du prix du gaz.

Quant à la question de savoir si l’ADEME joue correctement son rôle d’opérateur pour le compte de l’État et ne dépense pas de l’argent public pour rien, 11 inspecteurs des Finances ont passé, en 2024, 4 mois dans nos locaux pour y répondre. Résultat : « L’ADEME est globalement bien gérée », elle réalise correctement son rôle d’opérateur, mais elle gagnerait en efficacité si ses plafonds de recrutement étaient relevés.

Votre agence a pour vocation de jouer un rôle moteur dans la transition écologique. Diriez-vous que cette démarche a été freinée par l’élection de Donald Trump et son discours climatosceptique ?

C’est un fait majeur qui a des répercussions évidentes, y compris chez nous. Et il ne s’agit pas de simple climatoscepticisme, mais d’un combat organisé et orchestré contre la transition écologique. Personnellement, je vois un lien évident entre cette politique agressive et le fait que les États-Unis, présidés par Donald Trump, soient désormais le premier pays producteur de pétrole du monde. Et leur combat ne vise pas seulement à stopper la transition écologique dans leur pays, il tend clairement à abattre les politiques européennes qui la soutiennent et, accessoirement, les organismes, comme l’ADEME, qui sont chargés de la mettre en œuvre. Un discours anti-transition écologique qui trouve un certain écho en France.

La dynamique de la transition écologique en France en est-elle affectée ?

La seule chose avérée dans le monde incertain qui est le nôtre n’est autre que le dérèglement climatique. Le climat se réchauffe notablement et durablement. Que certains le contestent ne change rien au fait qu’il s’agit d’une réalité scientifique implacable. Ce qui me rend optimiste, c’est de constater que plus on attaque la transition écologique, plus ceux qui savent, qui pensent, qui sont convaincus de la corrélation entre l’activité humaine et le dérèglement climatique serrent les rangs. Et ce n’est pas qu’un ressenti.

Plusieurs indicateurs en attestent. Par exemple, nous avons de plus en plus de candidatures à chaque fois que nous ouvrons un poste. Sachant que je ne parle pas de débutants, mais de professionnels confirmés qui n’hésitent plus à quitter un emploi stable et mieux rémunéré dans des entreprises prestigieuses pour nous rejoindre.

Pourquoi le font-ils ? Pour enfin se sentir alignés, nous disent-ils, pour défendre ce qui, à leurs yeux, est devenu essentiel. C’est très encourageant.

Lorsque l’on parle de décarbonation, on imagine que l’ADEME concentre l’essentiel de ses actions en direction de l’industrie ?

Effectivement, la priorité, ce sont les grands sites industriels. Les moyens restent limités, nous devons les utiliser à bon escient en recherchant le meilleur rapport « carbone économisé/euro investi ». L’impact environnemental d’une aciérie qui abandonne le charbon pour s’équiper d’un four électrique reste bien supérieur à l’adoption du vélo par un groupe d’automobilistes. C’est cette logique de pilotage par l’efficacité qui a fait que les 50 sites français les plus industriels ont été les premiers à faire l’objet de plans d’action de décarbonation.

Mais attention, prioriser ne signifie pas exclure. Nous terminons à peine un Tour de France où plus de 1 350 acteurs du monde économique sont venus à notre rencontre pour parler de décarbonation et d’économie circulaire. Et ce n’étaient pas que des groupes industriels. Il y avait également des PME, des sociétés de service, ainsi que des acteurs de l’ESS. Nous leur avons présenté les offres d’accompagnement de l’ADEME, notamment, nos formations et nos méthodologies. Nous en avons d’ailleurs conçu une pour les structures qui se décarbonent et qui s’appelle ACT, pour « Accelerate Climate Transition ». Une méthodologie qui a connu un joli coup de projecteur en novembre 2024 lorsque la Banque de France a signé avec nous une convention pour l’utiliser comme sous-jacent de ses indicateurs climat. Une première pour la Banque de France. Côté formations, beaucoup sont gratuites et, à ce titre, nous montons, en 2026, un nouveau cursus baptisé « ADEME Académie » qui va permettre à un citoyen, à un élu, à un chef d’entreprise ou de structure de l’ESS de s’approprier, gratuitement, des clefs de décryptage sur la transition écologique, en 2 heures ou en 2 jours, selon les sujets et le temps dont il dispose.

Vous considérez que le secteur de l’ESS joue un rôle important dans la transition écologique. Qu’est-ce qui vous amène à cette conclusion ?

Pour moi, c’est essentiel. Je pense effectivement que le monde associatif est un levier majeur de la transition écologique et, si vous le permettez, je vais vous expliquer le cheminement de ma pensée. Quand on regarde les modèles de transition et les changements de comportements qu’il faut opérer, on les classe en quatre catégories. La première induit un renoncement : je mangeais de la viande tous les jours, désormais, pour ma santé, mais aussi pour celle de la planète, je n’en mange plus que deux fois par semaine. Cette approche « plus raisonnable », qui s’applique également à nos déplacements ou à nos habitudes touristiques, fait partie des engagements citoyens qui sont largement portés par le monde associatif.

La deuxième catégorie accueille tous les changements qui concernent les gestes du quotidien : le tri des déchets bien sûr, mais aussi des choses aussi banales que l’achat d’un gel douche. Savez-vous que ce gel est composé à 80 % d’eau ? Et que, chaque année, 185 millions de bouteilles plastiques, très mal recyclées, sont produites pour le transporter ? Alors, pourquoi ne pas acheter un savon ? Ce n’est pas un renoncement, c’est juste un acte de civisme au quotidien auquel de nombreuses associations viennent nous sensibiliser. Sur ces actes de civisme, la parole du monde associatif est irremplaçable.

La troisième catégorie est celle de l’investissement : je dois rénover ma maison, installer une pompe à chaleur mais cela coûte cher. Sur ces sujets, le monde associatif n’apporte pas de solutions financières. C’est l’État qui le fait au travers de différentes aides. C’est très bien, mais on s’est rendu compte qu’un grand nombre de personnes éligibles, notamment les plus défavorisées ou les plus âgées, ne mobilisaient pas ces dispositifs car ils sont souvent complexes et qu’en outre, ils n’étaient pas en mesure de trouver les artisans et de coordonner les travaux. Là encore, les associations assument une fonction essentielle dans l’accompagnement humain de toutes ces personnes.

Enfin, dans la dernière catégorie, celle du changement règlementaire, le monde associatif joue également un rôle déterminant, notamment, dans sa mission de plaidoyer. Sur de nombreux sujets d’intérêt collectif, comme la baisse de la pollution en ville, la défense de la biodiversité ou encore la promotion des circuits courts, les associations portent le débat et promeuvent des idées auprès des décideurs publics.

J’ai été un peu long, mais je voulais vraiment vous présenter cette approche car peu de gens s’y intéressent alors même qu’elle est majeure. Et quand on réfléchit à l’accompagnement du monde associatif, comme à son financement, il faut qu’on soit conscient du rôle déterminant qu’il joue dans la réussite de la transition écologique.

Auteur(s) :

Sylvain Waserman

Président de l'ADEME

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