ESS
Date de publication : 29/09/2026

Valérie Ancelin
« Pour créer un tiers-lieu, il faut avoir une âme d’entrepreneur. Autrement dit, être prêt à tout prendre en charge pour que le projet fonctionne ! »
Je pourrais botter en touche en parlant de la crise de la quarantaine, mais en réalité, ce désir de changement était très motivé. D’abord, par le sentiment d’avoir fait le tour de ma première vie professionnelle passée dans les médias, ensuite par la conviction que la transition écologique était devenue nécessaire et que je souhaitais y jouer un rôle actif. À l’époque, je fréquentais, sur mon temps libre, des tiers-lieux parisiens dans lesquels des personnes, bien qu’occupées à des tâches très différentes, parvenaient à se coordonner pour que l’espace, le temps et les moyens communs soient utilement partagés. Je me souviens avoir dit à un de mes amis : « quand je serai grande, je ferai la même chose à côté de chez moi ». Alors, lorsque j’ai eu l’opportunité de quitter mon emploi, j’ai décidé de profiter de cet alignement des planètes pour initier ma deuxième vie professionnelle.
J’ai commencé à me documenter sur les tiers-lieux, puis j’ai suivi des formations. Pendant cette période, j’ai bénéficié de l’expérience de personnes qui avaient déjà créé ce type de structure et j’ai notamment compris qu’il ne fallait pas occulter sa dimension entrepreneuriale si l’on souhaitait l’inscrire dans le temps. J’ai rapidement entrepris de rédiger un projet de création d’un tiers-lieu et de le présenter à la mairie de Palaiseau qui, de son côté, cherchait un projet pour répondre au souhait de ses habitants de disposer d’un lieu intergénérationnel. Voilà comment tout est parti !
J’ai bénéficié d’une mise à disposition des locaux en janvier 2021. Après avoir réalisé les premiers travaux d’installation, l’Ébullition a ouvert en septembre de cette même année. Depuis, nous n’avons plus jamais fermé, même lorsque nous avons dû initier de nouveaux changements, sachant qu’un tiers-lieu reste un espace d’expérimentation qui doit sans cesse évoluer. On apprend en marchant, cela fait partie de la philosophie des tiers-lieux. Et cela correspondait parfaitement à notre ambition de soutenir la transition écologique en amenant les gens, pas à pas, à adopter des comportements de consommation plus responsables, plus raisonnés.
Dans les faits, à l’échelle de la ville, mais aussi de l’agglomération et du département, nous accompagnons toutes celles et tous ceux qui souhaitent s’inscrire dans une démarche de développement durable et à qui nous rappelons que celle-ci n’est ni punitive ni réservée à une élite de « bobos ». Autrement-dit, que sa mise en œuvre doit toujours être faite en tenant compte des contraintes familiales, matérielles ou professionnelles de chacun. Le tiers-lieu, en lui-même, reste un lieu d’échange qui illustre notre approche en accueillant des ateliers de sensibilisation et une boutique de seconde main qui s’inscrivent dans l’économie circulaire, notamment pour les vêtements. Nous proposons également une « outilthèque » qui met en location des outils de jardinage, de bricolage ou de l’électroménager. Nous offrons aussi un service de coworking ou encore un café associatif. Plus largement, nous montrons avec ce lieu qu’il est possible de vivre comme tout le monde tout en adoptant une démarche de décroissance heureuse.
Site internet de l’ÉbullitionJe dirais, qu’avant tout, il faut avoir une âme d’entrepreneur. Autrement dit, être prêt à tout prendre en charge pour que le projet fonctionne. Être multi-casquette. L’idée n’est pas d’être le ou la meilleure dans tout, mais de savoir tout faire plus ou moins bien : bricoler, faire le ménage, animer une équipe, mais aussi défendre un projet auprès d’un maire ou d’un président de région. Sans parler de la gestion des finances et de l’élaboration des stratégies. Ce n’est pas parce l’on travaille dans le non-lucratif qu’il n’est jamais question d’argent. Bien au contraire. Après, il faut être très endurant car la charge de travail peut rapidement devenir énorme et, très souvent, elle ne pèse que sur les épaules du porteur de projet. Si l’on veut tenir, il faut impérativement apprendre à déléguer. Ne plus considérer son projet comme son « bébé », mais comme un bien ou une aventure collective.
Par essence, les tiers-lieux fonctionnent en réseau. J’ai toujours fait partie d’un réseau de tiers-lieux, j’ai même vu naître « A+ c’est mieux ! », une association qui essaime la dynamique et fédère les tiers-lieux d’Ile-de-France. Un des plus gros acteurs de la région. Ils m’ont beaucoup appris et j’ai, très rapidement, joué un rôle de référent pour le département de l’Essonne. De tous ces échanges et rencontres avec des porteurs de projets, ressortait une même difficulté : le manque de moyens financiers pour développer des projets associatifs et recruter. Et pour trouver de l’argent, il faut du temps et de la compétence, donc des ressources humaines que nous n’avons pas. C’est un cercle vicieux que connaissent bien les acteurs de l’ESS. Alors, plutôt que de faire face seul à cette problématique de recherche de fonds, nous avons décidé, avec 7 autres structures, de mutualiser nos forces et nous avons créé un fonds de dotations destiné à soutenir et pérenniser nos projets associatifs. Nous avons répondu à l’appel à projet « Fabrique de Territoires » porté par l’Agence nationale de la cohésion des territoires pour pourvoir le fonds de dotation, Facteur 8.
Monter un fonds de dotation, c’est comme monter une association, c’est assez simple. On trouve facilement des modèles déjà écrits que l’on peut reprendre et ajuster avant de les déposer à la préfecture qui vient valider l’opération. Mais cela ne s’arrête pas là. Ensuite, se joue une autre partie. Celle qui consiste à définir les règles de répartition des fonds collectés entre les différentes structures. Après discussion, nous avons arrêté deux clefs de répartition. La première revient à affecter les dotations de façon égale entre les projets portés par les 8 structures fondatrices, après avoir mis en réserve une partie des fonds pour un projet coup de cœur. L’objet de Facteur 8, rappelons-le, est non seulement de soutenir des projets innovants et durables sur le Sud-francilien, mais aussi, les premières années, de pérenniser nos structures. La seconde clef de répartition vise à favoriser la structure qui a fait l’effort d’aller chercher les fonds. Dans cette configuration, sur 80 % des fonds à répartir, 50 % reviennent à cette structure. Les autres associations se partagent les 30 % restants.
Nous avons déjà monté un site internet facteur8.org qui présente le fonctionnement de Facteur 8 et qui permet de récolter des dons. Nous avons également commencé à communiquer autour de ce projet. Nous n’en sommes qu’au début. Nous verrons si cet outil de financement mutualisé fonctionne, mais quoi qu’il en soit, il nous a permis, une fois de plus, de créer une dynamique commune sur le territoire, de nous entraider et de nous donner la perspective de réussir ensemble.
